La Symphonie du Nouveau Monde : quand génie et imposture se rencontrent aux Amériques

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Photo d'An­tonín Dvořák
© Popperfoto/Popperfoto/Getty Images

Certains compositeurs meurent sans avoir connu le suc­cès, ni même une renommée, aussi restreinte soit-elle. D’autres n’entendent jamais jouer leur chef-d’oeuvre de leur vivant. An­tonín Dvořák ne fait pas partie de ceux-là. Né en 1841, et malgré ses origines tchèques, Dvořák est un pur produit de la culture musi­cale romantique allemande, déjà reconnu de son vivant comme figure emblématique de la mu­sique de son temps. Il connait le succès en Angleterre et en Rus­sie, avant d’être nommé directeur du Conservatoire National de New York en 1892. À l’occasion, les Etats-Unis lui commandent une symphonie qui devra être la base d’une culture musicale américaine. (et ils la demandent à un compositeur… tchèque. Lo­gique…)

Le compositeur s’y emploie, et en 1893, il compose sa Neuvième Symphonie, dite “du Nouveau Monde”. Une précision cependant à apporter : Dvořák la nomme initialement “Symphonie depuis le Nouveau Monde” (“from the New World”), ce qui est révélateur : aucun élément musical utilisé dans la Symphonie n’est nativement américain. Dvořák fait sonner les thèmes comme s’ils venaient des Etats-Unis mais la Symphonie est en fait une oeuvre de musique intégralement européenne, composée dans la tradition des symphonies allemandes comme celles de Brahms. Le compositeur affirme ouvertement avoir été en visite dans un village indien… six mois après l’achèvement de sa Symphonie. Il parvient cependant à la vendre et même à convaincre l’opinion publique qu’elle est une retranscription de musique de souche américaine. D’ailleurs, plusieurs airs traditionnels naissent des thèmes de la Symphonie, notamment « Going home », issu du deuxième mouvement. Aujourd’hui, ces airs sont partie intégrante de la tradition orale américaine.

Une chose est certaine cependant : la Symphonie est un franc succès et le restera pendant un siècle et demi, et si les procé­dés de composition sont résolu­ment européens, elle met en scène les impressions de Dvořák à son arrivée en Amérique. Le premier mouvement symbolise son arri­vée à New York, le port (les inter­vention des cors rappellent les si­rènes des navires), l’excitation de la ville, totalement inattendue. Le deuxième représente les étendues de plaine américaine, également nouvelles pour le compositeur tchèque. A ce titre, et comme le Quatuor dit “américain” compo­sé au même moment, la Sympho­nie transcrit une atmosphère aux consonnances d’outre-océan.

Enfin, Dvořák s’inspire d’oeuvres américaines pour l’écri­ture de la Symphonie, comme le poème “The song of Hiawatha”, principalement pour les trois derniers mouvements : ce poème épique met en scène un indien d’Amérique (nommé Hiawatha) et les moments forts de sa vie. Par exemple, Dvořák s’inspire de son mariage pour écrire le troisième mouvement de sa Symphonie, de l’enterrement de sa femme pour le deuxième, etc…

En fin de compte, Dvořák commet avec cette symphonie une imposture historique (il est payé pour, d’ailleurs…) au sens musical du terme, mais il remplit le contrat de créer une musique à l’atmosphère américaine, pro­duisant une oeuvre de génie qui devient l’une des symphonies les plus connues, les plus jouées et les plus appréciées au monde.